Un patrimoine vivant à portée de main

Au détour d’un muret moussu, le parfum âcre de la sauge ; sous la lumière d’un matin de printemps, la silhouette dentelée d’une bourrache en fleurs. Dans le Berry, les plantes aromatiques et médicinales font partie de la trame du quotidien, autant qu’elles participent d’un art de vivre qui ne se dit pas toujours, mais se transmet, de main à main, d’année en année.

Il y a un peu plus de vingt ans, la France comptait à peine une centaine de producteurs spécialisés en « PPAM » – plantes à parfum, aromatiques et médicinales (ITEIPMAI). Aujourd’hui, leur nombre a quadruplé, et l’Indre, discret département rural, n’est pas en reste. Marchés, foires et petits sentiers regorgent de ces herbes qui soignent, parfument, protègent, relient la terre et la mémoire.

Petite histoire des simples du Berry

La cueillette des « simples », ce mot ancien qui désignait jadis les plantes-médecines, remonte au Moyen Âge. Déjà, les moines de la commanderie de Saint-Genou conservaient un carré d’herbes pour le mal de ventre ou la toux. Plus tard, chaque jardin de curé, chaque clos de ferme abritait de la menthe, de l’absinthe, de la verveine, autant pour les usages médicinaux que pour le goût – et quelques superstitions.

À Nohant, George Sand, fine observatrice, notait la présence « de l’angélique, du thym et du persil, enfants sauvages du jardin qu’on laisse courir ». Ces gestes anciens qui reviennent, portés aujourd’hui par la culture bio, les AMAP, et une soif de reconnexion à la terre, portent une mémoire précieuse.

Portraits de quelques plantes cultivées localement

La menthe, reine des jardins

Impossible de faire le tour des plantes du pays sans évoquer la menthe. Elle occupe « le coin du frais » dans presque chaque jardin berrichon. Il en existe plusieurs variétés : menthe verte, poivrée, bergamote… Ses feuilles servent à parfumer tisanes et eaux de vie, mais aussi à soulager les maux digestifs. Selon l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), ses huiles essentielles renferment du menthol, aux effets à la fois antispasmodiques et rafraîchissants.

Le thym et la sarriette, les discrets robustes

Plantes du sec, le thym et la sarriette raffolent des talus caillouteux. Leur culture en bio s’est répandue, notamment pour alimenter la filière herboristerie et aromathérapie — filière en croissance de 10% par an au niveau national (SYNADIET). Le thym, traditionnellement utilisé contre les maux d’hiver, entre dans la recette des potées, dans les infusions du soir, mais aussi comme désinfectant naturel pour la maison.

La camomille, l’apaisante

On la trouve encore, tête blonde sous le soleil, dans les jardins de particuliers et les haies des champs. La camomille matricaire, native du continent européen, apaise depuis des siècles les fièvres infantiles et l’anxiété au creux des longues nuits. En Berry, elle parfume les oreillers ou vient orner le bout des allées, fidèle aux traditions.

L’angélique, plante-parapluie et trésor local

Moins répandue désormais, l’angélique était autrefois cultivée pour ses tiges confites, réputées dans la confiserie locale (Plantes & Santé). On trouve encore des souches anciennes chez quelques horticulteurs du Val de Creuse.

Des usages traditionnels à la redécouverte contemporaine

Les usages populaires se sont adaptés : moins d’onguents, plus d’infusions, d’huiles ou de sirops. Dans les années 1970, la production de plantes médicinales en France était réduite à la portion congrue : moins de 3000 tonnes/an (Ministère de l’Agriculture). Aujourd’hui, ce sont plus de 50 000 hectares cultivés et près de 25 000 tonnes/an de plantes médicinales et aromatiques, dont près de 200 hectares pour le seul Indre, selon la Chambre d’agriculture du département.

  • Tisane : menthe, verveine, mélisse pour apaiser le ventre et l’esprit.
  • Alcoolature : macérations traditionnelles de noyaux de cerise ou d’angélique dans l’eau-de-vie.
  • Liqueurs locales : la célèbre menthe poivrée de Châteauroux, la liqueur de cerfeuil.
  • Cosmétiques artisanaux : savons à la lavande du pays, baumes de consoude ou calendula, réalisés en très petite série par des producteurs locaux.

Les circuits courts (marchés, magasins de producteurs, livraison directe) permettent aujourd’hui de redonner vie à ce savoir-faire paysan, tout en créant de nouveaux métiers. Plusieurs producteurs locaux revendiquent le label « Simples », garant d’une culture respectueuse du vivant (Syndicat SIMPLES).

Petite géographie des producteurs dans l’Indre

Si les grandes surfaces affichent des sachets d’origan venus d’Espagne, le Berry continue de cultiver ses propres plantes, selon la saison et la personnalité du cultivateur. Tour d’horizon :

  • Les Jardins de Chanet, à Éguzon : verveine citronnelle, menthe, mélisse, vente directe et ateliers botaniques (source : site officiel).
  • Le Jardin de Gatine, à Clion-sur-Indre : lavande, thym, écoumène de rosiers à parfum, distillation artisanale. Fête annuelle « Aromatiques en Berry » chaque printemps.
  • Ferme du Pré Vert, à Nohant-Vic même, qui renouvelle les gestes paysans des grands-mères, propose des tisanes, des sirops et des herbes fraîches, cueillies à la demande.

Les « journées des plantes » rassemblent chaque année des centaines de curieux et d’amateurs à Issoudun ou Châteauroux – preuve que les herbes du pays ont encore de l’avenir.

La culture au jardin : conseils et gestuelle paysanne

Dans le sol argilo-calcaire du pays, chaque herbe a sa place : la menthe à l’ombre, la sarriette en bordure, le thym sur le caillou. Voici quelques gestes transmis de génération en génération :

  1. Savoir observer le sol : les plantes vivaces rustiques (thym, origan) préfèrent un sol drainé ; les aromatiques annuelles (basilic, coriandre) aiment la fraîcheur de l’arrosoir.
  2. Récolter au bon moment : à l’aube, juste après la rosée, la concentration en huiles essentielles est à son maximum (source : Plantes & Santé).
  3. Suspendre, effeuiller, conserver : les bouquets séchés, suspendus dans la grange, libèrent leur parfum tout l’hiver.
  4. Associer pour la biodiversité : lavande et thym attirent les pollinisateurs, la bourrache repousse pucerons et limaces, menthe et mélisse protègent les laitues.

Les graines anciennes, souvent échangées lors de bourses aux plantes, assurent une diversité précieuse : en 2018, près d’un cultivateur sur cinq dans l’Indre utilisaient des semences non hybrides, réadaptées au terroir local (source : Graines du Terrain).

Entre transmission et réinvention

Les herbes du Berry ne sont pas figées dans le passé. Ateliers pour enfants, balades guidées, relances de senteurs oubliées (la rue fétide, le fenouil marin…), tout concourt à faire vivre une tradition qui mute.

  • La coopérative Herbiolys (basée dans l’Indre) développe des gammes de macérats bio distribués dans toute la région Centre-Val de Loire, valorisant la cueillette locale (source : Herbiolys).
  • Des initiatives citoyennes comme Le Verger Partagé de Nohant-Vic intègrent des carrés d’aromatiques pour stimuler les rencontres et remettre la main à la terre.

Ainsi, au fil des saisons, la culture des plantes aromatiques et médicinales compose un paysage d’avenir : celui d’un territoire fier de ses racines, ouvert sur l’innovation, soucieux de la santé et du lien humain. Entre les pierres moussues, les feuilles de sauge et la rumeur du marché, les chemins du Berry continuent de se parfumer au gré des savoirs transmis ou retrouvés.